Par Thierry Rambaud. C’est, notamment, la lecture, dans la collection Gallimard, d’un stimulant essai de R. Debray intitulé, Eloge des frontières, qui est à l’origine de cette petite chronique.
La lecture de cet essai, brève, parfois provocatrice, mais toujours riche par les interrogations qu’elle soulève est largement recommandée.
L’ouvrage reprend le texte d’une conférence donnée à la maison franco-japonaise de Tokyo le 23 mars 2010. Il s’ouvre par une citation de Ludwig Feuerbach qui résume parfaitement l’intention de l’auteur : réhabiliter, à l’heure de la mondialisation et de la consécration du Global village, la notion de « frontière ».
L. Feuerbach écrit dans Contribution à la critique de la philosophie de Hegel (1839) : « Le Dieu Terme se dresse en gardien à l’entrée du monde. Autolimitation : telle est la condition d’entrée. Rien ne se réalise sans se réaliser comme un être déterminé. L’espèce dans sa plénitude s’incarnant dans une individualité unique serait un miracle absolu, une suppression arbitraire de toutes les lois et de tous les principes de la réalité. Ce serait en fait la fin du monde ».
L’idée générale de cet Eloge peut être résumée de la manière suivante : « En France, tout ce qui pèse et qui compte se veut et se dit « sans frontières. Et si le sans-frontiérisme était un leurre, une fuite, une lâcheté ? ». Le ton est donné, il est celui d’une défense passionnée, quoique parfaitement raisonnée chez R. Debray, et vigoureuse de la frontière comme une ligne qui délimite, partage, fait sens au sein d’un espace territorial, d’une société ou d’une culture déterminée. La frontière n’est pas seulement celle qui protège de l’autre, de celui qui apparaît comme l’étranger au sens grec du terme, mais elle est également et fondamentalement affirmation de la spécificité du « moi » par rapport à « autre ». Au sein de l’espace constitué par la frontière, un être déterminé peut se constituer, une personnalité se développer et une nation se consolider.
La frontière constitue incontestablement un phénomène complexe du fait de son ancrage historique, de sa sensibilité et des multiples sens qui lui sont donnés. Ainsi, les anglo-saxons distinguent la Boundary (frontière ligne) de la Frontier qui revêt davantage le sens d’une zone frontière entre la civilisation et reste (Wilderness).
L’idée et la chose « frontière » sont apparues sous l’Antiquité. Ainsi, la frontière épaisse ou « marche », l’ancêtre de notre ligne frontière actuelle, trouve ses prémisses dès 1300 avant JC, dans la délimitation opérée entre le roi des Assyriens et le roi de Babylone, avec à l’appui un bornage par des stèles. Thucydide, le grand historien grec, rapporte le témoignage de nombreuses guerres entre cités ayant pour objet la délimitation de territoires (J. de Romilly). Puis, est au tour de la consolidation de la frontière territoriale dont on sait qu’elle prit progressivement le pas sur les frontières mouvantes, différentielles, avancées et, par essence, imprécises. Cette frontière, en marquant les contours d’un ensemble homogène et cohérent, participera à la formation de l’Etat-nation moderne. En France, cette fixation de frontières linéaires continues remonte au passage de l’Etat féodal à l’Etat territorial. Un roi de France ne pouvait pas se représenter avec précision, faute de cartes, l’espace de son royaume, et nos professeurs d’histoire nous ont enseignés que Louis XIV, qui a appris la géographie dans les Commentaires sur la guerre des Gaules de César, ne négociait pas des limites territoriales ; il faisait valoir des droits dynastiques.
Aujourd’hui, encore davantage que dans le passé, nous rappelle Régis Debray « des frontières au sol, il ne s’en est jamais autant créé qu’au cours des cinquante dernières années ». Vingt-sept mille kilomètres de frontières nouvelles ont été tracées depuis 1991 et l’effondrement du bloc soviétique, spécialement en Europe de l’Est et en Eurasie. Le géographe Michel Foucher a ainsi pu dénombrer, en 2009 et 2010, vingt-six cas de conflits frontaliers graves entre Etats.
La frontière, c’ est donc ce réel qui nous résiste et « nargue nos plans sur la comète ». Régis Debray évoque, avec un sens véritable de la formule, « ce fossile obscène qu’est la frontière, fossile qui s’agite comme un beau diable ». Certains beaux esprits s’efforcent sans cesse d’enterrer ce « fossile », mais tel Lazare, il ressurgit et ressuscite. La frontière constitue un indépassable que le politique doit prendre en considération et même consolider, car non seulement elle protège, mais elle confère surtout un sens particulier à une identité et à une singularité. Il s’agit donc de ne pas céder aux sirènes illusoires d’un village global qu’on pourrait résumer à une déterritorialisation complète. Un monde sans frontières, dont Google earth donne la trop rapide illusion, est bien souvent davantage une vue de l’esprit qu’un état des choses. Or, dans la vie de la cité, la réalité des choses doit prévaloir sur les éphémères illusions des idéologies passagères.